L’essor de l’intelligence artificielle et du cloud pose un nouveau défi à la gestion mondiale de l’eau. Les centres de données, indispensables au fonctionnement des systèmes d’IA, consomment d’importantes quantités d’électricité mais aussi d’eau pour refroidir leurs milliers de serveurs. Dans les régions déjà soumises au stress hydrique, cette demande supplémentaire pourrait accentuer la concurrence entre les besoins des populations, de l’agriculture et de l’industrie.
Dans une analyse publiée par la Banque mondiale, les économistes Esha Zaveri et Richard Damania, avec Saroj Kumar Jha, rappellent que les centres de données représentent déjà environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité. Avec l’expansion rapide de l’IA, leur consommation électrique pourrait plus que doubler d’ici 2030 pour atteindre 945 térawattheures, soit presque l’équivalent de la consommation annuelle du Japon.
Le défi ne se limite toutefois pas à l’énergie. Le calcul informatique intensif produit une forte chaleur et certaines installations utilisent l’évaporation de l’eau pour refroidir les équipements. Cette eau peut provenir des mêmes ressources qui alimentent les ménages, les entreprises et l’agriculture. À cette consommation directe s’ajoute celle nécessaire à la production d’électricité, qui pourrait représenter 80 % ou davantage de l’empreinte hydrique totale de certains centres de données.
Selon les estimations citées par la Banque mondiale, la demande mondiale en eau associée à l’intelligence artificielle pourrait atteindre 4,2 à 6,6 milliards de mètres cubes dès 2027. Ces projections restent cependant entourées d’incertitudes, les informations disponibles sur la consommation réelle des centres de données étant encore incomplètes et les technologies évoluant rapidement.
La localisation de ces infrastructures devient dès lors déterminante. Plus d’un tiers des infrastructures mondiales de centres de données sont déjà implantées dans des régions confrontées à une pénurie d’eau. Or, les deux dernières décennies ont été marquées par une diminution moyenne des réserves mondiales d’eau douce de 324 milliards de mètres cubes par an. Dans les pays à faible revenu, les épisodes de graves pénuries de pluie et de sécheresse ont, selon la Banque mondiale, augmenté de 233 % en un demi-siècle.
Pour l’agriculture, premier utilisateur d’eau dans de nombreux pays, l’enjeu est particulièrement sensible. Une forte concentration de centres de données dans un bassin déjà déficitaire pourrait accroître la pression sur l’irrigation et les ressources disponibles pour les communautés rurales. Les auteurs soulignent ainsi la nécessité d’intégrer les bassins versants dans le choix des sites, de rendre publique la consommation industrielle d’eau et de favoriser le recyclage, la réutilisation et des technologies de refroidissement moins gourmandes.
L’intelligence artificielle peut toutefois devenir une partie de la solution. La Banque mondiale relève que ces technologies peuvent servir à détecter les fuites dans les réseaux, optimiser les calendriers d’irrigation, anticiper les crues et les sécheresses et améliorer la réutilisation de l’eau. L’enjeu n’est donc pas d’opposer développement numérique et sécurité hydrique, mais d’organiser leur coexistence afin que le développement de l’IA ne réduise pas les ressources indispensables à l’agriculture et aux populations.
Gilbert BAZIE






