L’Afrique dispose d’un patrimoine naturel estimé à 7 600 milliards de dollars américains, selon la Banque africaine de développement (BAD). Pourtant, cette richesse, constituée notamment de terres agricoles, de forêts, de ressources en eau, de minerais et de biodiversité, reste insuffisamment prise en compte dans les politiques économiques et les décisions d’investissement. Face à ce paradoxe, les pays africains sont appelés à faire de la comptabilité du capital naturel un véritable instrument de planification, de mobilisation des financements et de développement durable.
Cet appel a été lancé à l’occasion de la troisième édition du Forum africain des politiques sur le capital naturel, tenue en octobre 2026 à Addis-Abeba, en Éthiopie. Organisée par le Groupe de la Banque africaine de développement, en collaboration avec le gouvernement éthiopien et le Groupe de la Banque mondiale, cette rencontre a réuni des décideurs publics, des experts financiers, des statisticiens et des partenaires au développement autour d’un enjeu majeur : mieux intégrer la valeur des ressources naturelles dans les choix économiques des États.
La comptabilité du capital naturel consiste à mesurer les stocks de ressources naturelles, leur évolution et les avantages économiques et sociaux qu’ils procurent. Contrairement aux indicateurs économiques classiques, comme le produit intérieur brut (PIB), qui mesure principalement la production de biens et de services, cette approche permet également de mieux apprécier la contribution des écosystèmes à la richesse nationale et les conséquences économiques de leur dégradation.
L’enjeu est particulièrement important pour l’Afrique, dont une grande partie de l’activité économique dépend directement de la nature. Selon les données présentées par la BAD, les ressources naturelles et les services écosystémiques contribuent à hauteur d’environ 60 % au PIB du continent. Dans de nombreux pays africains, les secteurs liés à la nature représentent également près des deux tiers des emplois.
Malgré ce potentiel, les systèmes traditionnels d’évaluation économique ne rendent pas suffisamment compte de la valeur réelle de ce patrimoine. Une forêt, par exemple, ne constitue pas uniquement une réserve de bois exploitable. Elle contribue aussi à la régulation du climat, à la protection des sols, à la préservation de la biodiversité et à la disponibilité des ressources en eau. Autant de services essentiels à l’économie et au bien-être des populations, mais dont la valeur demeure souvent peu visible dans les décisions publiques.

Pour les participants au Forum, il ne suffit donc plus de mesurer cette richesse mais de traduire les données produites en politiques publiques, en choix budgétaires et en investissements concrets. Une meilleure connaissance du capital naturel pourrait donc permettre aux gouvernements d’évaluer les conséquences environnementales de leurs décisions, d’orienter les investissements vers des activités durables et de renforcer la mobilisation des financements destinés à la préservation des écosystèmes.
Plusieurs pays africains ont déjà engagé des initiatives dans ce domaine. Le Kenya a développé des comptes relatifs aux flux physiques d’énergie, tandis que l’Afrique du Sud s’est dotée, en 2021, d’une stratégie nationale de comptabilité du capital naturel. Ces expériences illustrent les possibilités d’intégration progressive des données environnementales dans les instruments de pilotage économique.
Pour des économies comme ceux de l’Afrique de l’Ouest, où l’agriculture, l’élevage, les ressources minières et les écosystèmes naturels occupent une place importante, cette démarche présente également un intérêt stratégique. Une meilleure évaluation du capital naturel pourrait contribuer à éclairer les politiques d’aménagement du territoire, de gestion des ressources en eau, de restauration des terres dégradées et d’exploitation durable des ressources minières.
Elle pourrait aussi renforcer la prise en compte des enjeux environnementaux dans la planification du développement et les arbitrages budgétaires, tout en favorisant une meilleure articulation entre croissance économique, résilience climatique et préservation des moyens de subsistance des populations.
À l’issue des échanges, quatre priorités ont été mises en avant : transformer les comptes du capital naturel en décisions d’investissement, renforcer l’appropriation institutionnelle, développer les compétences techniques et mobiliser davantage le secteur privé.
Robert ADJOVI






