À Koudoung, petit village de la préfecture de Tandjoare, Moindib Kanyié contemple avec amertume un sac de maïs jauni et infesté de charançons. Sous l’ombre d’un manguier, ce producteur d’une quarantaine d’années incarne le visage de la crise silencieuse qui frappe le monde agricole togolais en cette année 2026. Alors que les récoltes de la campagne précédente ont été généreuses, le maïs, pilier de la consommation nationale, est devenu le fardeau de ceux qui le cultivent.
Alors que le coût de production est estimé à environ 168 FCFA le kilogramme, les prix sur les marchés se sont effondrés, tombant parfois sous la barre des 100 FCFA. Dans la région des Savanes, le bol de maïs (environ 2,5 kg) peine à dépasser les 300 FCFA, contre 350 FCFA à Dapaong et environ 400 à 500 FCFA dans les régions méridionales comme Notsè ou Kara.
Cette mévente massive a créé un engorgement sans précédent. On estime que 200 000 tonnes de maïs cherchent désespérément preneur à travers le pays. Dans les régions Centrale et des Savanes, les magasins débordent, mais les clients sont absents. Cette situation pousse certains agriculteurs à des échanges désespérés : il faut désormais vendre deux sacs de maïs de 50 kg pour espérer acheter un seul sac d’engrais. Alors que pour produire, la majorité des paysans ont contracté des crédits auprès d’institutions de microfinance, comme la COOPEC AD. Avec l’échéance des remboursements qui approche et l’impossibilité de vendre leurs récoltes, l’angoisse s’installe. À Tammoungue, certains sont réduits à vendre leurs bœufs de trait pour rembourser leurs dettes, sacrifiant ainsi leur seul outil de labour pour les saisons futures. « Si les agents de crédit débarquent chez moi, ce sera à la fois honteux et humiliant », confie Ignace Damigou Kolani, un responsable local à Ogaro.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’une part, les restrictions sur l’exportation des céréales, imposées par le gouvernement pour garantir la sécurité alimentaire nationale, ont coupé les producteurs de leurs débouchés traditionnels vers le Ghana, le Bénin ou le Niger. D’autre part, l’insécurité persistante dans le nord du pays, marquée par les activités de groupes armés, perturbe gravement les circuits commerciaux et limite le mouvement des biens.
Face à cette crise, l’Agence nationale de la sécurité alimentaire (ANSAT) a injecté 500 millions de FCFA pour racheter une partie des stocks en souffrance. Toutefois, les volumes d’achat restent jugés insuffisants par rapport à l’ampleur de la surproduction. La Coordination togolaise des organisations paysannes (CTOP) appelle désormais à une transformation profonde des pratiques. Ayéfoumi Olou-Adara, son président, encourage les producteurs à délaisser partiellement le maïs au profit de cultures plus résilientes et demandées, comme le soja, et à adopter l’agroécologie pour réduire la dépendance aux intrants chimiques coûteux.
En attendant des réformes structurelles ou un assouplissement des exportations, le monde agricole togolais reste dans l’expectative, espérant que l’abondance de la terre ne soit plus synonyme de ruine pour ceux qui la travaillent.
Robert Adjovi






