Assurance agricole : « Sans protection contre les risques, il est difficile de développer durablement l’agriculture », explique Tarnagda Issiaka, Responsable pays d’Inclusive Guarantee

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Dans un contexte marqué par la variabilité climatique, les sécheresses récurrentes, les inondations et les difficultés d’accès au financement, l’assurance agricole apparaît de plus en plus comme une solution stratégique pour protéger les producteurs burkinabè. À travers une interview accordée à notre rédaction, le responsable pays d’Inclusive Guarantee, entreprise spécialisée dans l’assurance inclusive et agricole, Issiaka Tarnagda a expliqué le fonctionnement de ce mécanisme encore méconnu d’une grande partie de la population rurale.

Question : L’assurance agricole reste encore peu connue au Burkina Faso. De quoi s’agit-il concrètement ?

Issiaka Tarnagda: L’assurance agricole est un produit spécifiquement conçu pour couvrir les risques liés aux activités agricoles, pastorales et au monde rural. Contrairement aux assurances classiques, elle tient compte des nombreux imprévus auxquels sont confrontés les producteurs. Le secteur agricole est vaste. Il ne concerne pas seulement les cultures, mais aussi l’élevage, la pêche et d’autres activités rurales. Chacune de ces filières présente des risques spécifiques qui nécessitent des solutions adaptées.

 Parmi les principaux risques identifiés figurent la sécheresse, les inondations, l’excès d’eau dans les champs, les maladies des cultures, les incendies ainsi que d’autres phénomènes liés à la variabilité climatique. Je préfère utiliser le terme « variabilité climatique » plutôt que « changement climatique », parce que cette expression décrit mieux les fluctuations observées sur le terrain. Ces variations se traduisent par des pluies irrégulières, des périodes de sécheresse prolongées ou encore des excès d’eau qui empêchent les plantes de se développer normalement.

 A vous écouter la protection est aujourd’hui indispensable pour les agro-entrepreneurs burkinabè ?

C’est le cas. Le Burkina Faso n’est pas épargné par les phénomènes climatiques extrêmes. L’inondation de 2009 reste un exemple qui a démontré que même un pays sahélien peut subir des catastrophes naturelles de grande ampleur. Avant cette date, beaucoup de personnes pensaient que les inondations étaient impossibles au Burkina Faso. Aujourd’hui, cette réalité nous oblige à réfléchir aux mécanismes de protection et d’anticipation.

On entend également parler d’assurance inclusive et de micro-assurance. Quelle différence existe-t-il entre ces concepts ?

 Plusieurs concepts se côtoient dans notre milieu et sont souvent confondus. L’assurance inclusive désigne l’ensemble des produits d’assurance conçus pour les populations généralement exclues des systèmes d’assurance classique. Elle s’adresse surtout aux petits entrepreneurs, aux travailleurs du secteur informel, aux agriculteurs, aux femmes commerçantes, aux jeunes actifs et aux ménages modestes. La micro-assurance constitue une catégorie particulière de l’assurance inclusive. Elle vise les personnes à faibles revenus en proposant des primes adaptées à leurs capacités financières.

L’assurance agricole, quant à elle, s’inscrit dans cette logique de protection inclusive. Elle peut concerner aussi bien les petits producteurs que les exploitants agricoles plus structurés. Elle fait partie des mécanismes de micro-assurance et d’assurance inclusive parce qu’elle répond aux besoins de populations souvent exclues des produits d’assurance traditionnels. L’un des aspects les plus innovants de l’assurance agricole repose sur son fonctionnement indiciel.

Comment fonctionne concrètement l’assurance agricole ?

 Contrairement aux assurances traditionnelles où les pertes sont constatées individuellement sur chaque exploitation, l’assurance indicielle s’appuie sur des paramètres mesurables tels que la pluviométrie ou les niveaux d’inondation. Ainsi, un producteur qui souscrit à une assurance indicielle sécheresse sera indemnisé lorsque les données météorologiques révèlent un déficit de pluie correspondant aux seuils prévus dans le contrat. Le même principe s’applique pour les assurances couvrant les inondations, l’excès d’eau ou certains risques spécifiques liés aux cultures.

Pour assurer un suivi fiable, Inclusive Guarantee utilise plusieurs sources de données à savoir les stations météorologiques, les pluviomètres installés sur le terrain ainsi que les données satellitaires fournies par différents partenaires techniques comme le PAM, le PNUD, l’USAID etc. L’entreprise travaille également avec le service météorologique national et espère également collaborer à l’avenir avec les structures burkinabè spécialisées dans l’observation satellitaire. C’est un travail minutieux qui est effectué afin de garantir les intérêts des producteurs. Il faut noter que l’un des principaux avantages de l’assurance agricole est son impact sur le financement du secteur rural.

En quoi cette assurance facilite-t-elle l’accès au financement agricole ?

Les institutions financières considèrent l’agriculture comme une activité à haut risque. En conséquence, elles limitent les crédits accordés aux producteurs ou imposent des conditions particulièrement strictes. Et c’est là l’avantage de l’assurance agricole, car elle permet de réduire cette perception du risque.

 Lorsqu’un producteur bénéficie d’un crédit agricole assorti d’une couverture d’assurance, la banque ou l’institution de microfinance est rassurée sur sa capacité à récupérer les fonds prêtés en cas de sinistre. L’assurance agricole protège à la fois le producteur et l’institution financière. En cas de sinistre, l’indemnisation permet de couvrir les pertes et d’assainir le portefeuille de crédit des institutions.

Pour les producteurs, cette protection offre également la possibilité de reprendre leurs activités après une mauvaise campagne agricole sans sombrer dans l’endettement.  En outre, Le mécanisme d’indemnisation varie selon les modalités de souscription.

À quel moment un producteur peut-il être indemnisé ?

Le mécanisme d’indemnisation varie selon les modalités de souscription. Lorsque l’assurance est liée à un crédit agricole, les indemnités servent en priorité à rembourser l’institution financière qui a accordé le prêt. En revanche, lorsqu’un producteur finance lui-même son activité et souscrit directement à une assurance, il perçoit personnellement les indemnités prévues en cas de sinistre.

 Il faut préciser qu’un suivi des exploitations est effectué tout au long de la campagne agricole. Des missions de terrain sont organisées entre septembre et octobre afin d’évaluer les conditions réelles de production et de vérifier la pertinence des indices utilisés. Les indemnisations peuvent donc intervenir à différentes étapes du cycle végétatif des cultures. Pour les céréales comme le maïs, le mil ou le sorgho, trois phases critiques sont surveillées. Il s’agit de la phase de semis, la phase de floraison et la phase de croissance.

 Si les quantités de pluie nécessaires ne sont pas atteintes pendant l’une de ces périodes, le producteur peut bénéficier d’une indemnisation lui permettant de réinvestir ou de limiter les pertes subies.

Par ailleurs, l’une des innovations récentes du système est la mise en place d’un taux de prime unique de 4,9 % sur l’ensemble du territoire national.

Quelles sont les implications de cette prime unique pour les producteurs ?

Auparavant, les taux variaient selon les zones agro-climatiques. Certaines régions présentaient des niveaux de risque plus élevés que d’autres. Aujourd’hui, grâce au principe de mutualisation des risques, tous les producteurs bénéficient du même taux, qu’ils soient installés à Bobo-Dioulasso, Ouagadougou, Fada N’Gourma, Dori ou Djibo.

Par exemple, pour un crédit agricole de 100 000 francs CFA, la prime d’assurance s’élève à 4 900 francs CFA soit un taux de 4,9%. Lorsque l’État apporte une subvention, la contribution du producteur peut être réduite à 2,9%.

Malgré ces avantages, pourquoi l’assurance agricole peine-t-elle encore à convaincre ?

Nonobstant ses avantages, l’adhésion à l’assurance agricole est limitée dans les campagnes burkinabè. Pour moi, le principal défi reste la sensibilisation des producteurs. Il faut souligner qu’avant toute souscription, les agriculteurs doivent comprendre quatre éléments fondamentaux que sont les risques couverts, les risques exclus, le montant de la prime et les modalités d’indemnisation.

 Tant que ces informations ne sont pas parfaitement comprises, il est difficile d’obtenir une adhésion volontaire et durable. C’est pourquoi, nous plaidons pour des campagnes régulières d’information et d’éducation financière afin d’améliorer la compréhension du produit par les populations rurales.

Quelles sont les actions déployées par Inclusive Guarantee ?

A noter qu’au-delà des cultures céréalières déjà couvertes, Inclusive Guarantee travaille actuellement sur plusieurs projets innovants. Parmi eux figurent l’assurance bétail, l’assurance du manioc, les produits destinés à la maraîcher-culture, notamment la tomate et le chou, ainsi que des mécanismes de sécurisation du foncier agricole.

Concernant l’assurance bétail, des réflexions sont en cours autour de l’utilisation de puces électroniques permettant de suivre les déplacements des animaux et de garantir leur couverture sur le territoire national.

 Parallèlement aux produits déjà commercialisés, Inclusive Guarantee mène également des réflexions sur des mécanismes innovants de sécurisation du foncier agricole. La multiplication des acquisitions de terres cultivables par des sociétés immobilières constitue une menace pour la production agricole nationale. Face à cette situation, Inclusive Guarantee est en discussion avec les autorités en charge de l’agriculture et de l’environnement afin de développer des produits d’assurance inclusive capables de protéger les terres agricoles, de préserver les capacités de production et de garantir la sécurité alimentaire des générations futures.

Entretien réalisé par Ahoua KIENDREBEOGO

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