Crise du Cacao : entre volatilité mondiale et détresse des planteurs en Côte d’Ivoire et au Ghana

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Le marché mondial du cacao traverse une période de turbulences inédites, qualifiée de « crise du cacao », débutée par une envolée historique des cours en 2024 avant une correction brutale. Si les prix à terme ont atteint des sommets dépassant les 11 000 dollars la tonne en juin 2024, cette manne n’a paradoxalement pas profité aux millions de petits producteurs ouest-africains qui font face à une précarité croissante.

En fait, pour la campagne 2025-2026, les deux géants ouest-africains ont fixé des prix garantis historiquement hauts pour soutenir les planteurs. Le prix bord champ en Côte d’Ivoire a été fixé à 2 800 FCFA/kg, une hausse massive de 56 % par rapport à l’année précédente. Au Ghana, le prix a été établi à environ 2 589 FCFA/kg (58 000 cédis la tonne).

Cependant, en mars 2026, le prix administré est devenu 40 % plus cher que ce que les négociants internationaux sont prêts à payer sur le marché mondial. Ce qui a obligé les deux Etats à revoir les prix bord champ à 1 200 FCFA/kg pour la Côte d’Ivoire et 41 392 cédis la tonne (soit environ 2150FCFA/kg) pour le Ghana. Ce décalage bloque les exportations : les négociants suspendent leurs achats pour éviter des pertes massives, provoquant un engorgement des stocks dans les ports et les zones rurales. La situation des planteurs en Côte d’Ivoire et au Ghana, qui assurent ensemble plus de 60 % de la production mondiale, est alarmante. En dépit de la flambée des cours, des milliers de producteurs attendent toujours d’être payés, illustrant une déconnexion tragique entre les bourses internationales et la réalité rurale.

Les exploitations, souvent situées dans des zones reculées aux infrastructures rudimentaires, sont frappées de plein fouet par des sécheresses prolongées et des pluies diluviennes perturbant les cycles de récolte, comme à Soubré où des plantations entières ont été submergées. Le virus de la pousse gonflée (Swollen Shoot) ravage les vergers, réduisant les rendements de manière drastique. Et, la pauvreté endémique : environ 54,9 % des planteurs ivoiriens et 26,9 % des ghanéens vivent sous le seuil de pauvreté, dépendants à plus de 60 % de leurs revenus cacaoyers.

Lire aussi: Côte d’Ivoire/Crise du cacao en 2026 : le rêve brisé des planteurs ivoiriens face à la chute brutale des prix https://www.agrodev.info/cote-divoire-crise-du-cacao-en-2026-le-reve-brise-des-planteurs-ivoiriens-face-a-la-chute-brutale-des-prix/

Pour protéger les revenus agricoles, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont mis en place des systèmes de régulation stricts basés sur des ventes anticipées. En Côte d’Ivoire, le Conseil du Café-Cacao (CCC) supervise la filière. Le mécanisme consiste à vendre par avance 70 % à 80 % de la récolte future pour fixer un prix garanti aux planteurs en début de saison. Cependant, ce modèle montre ses limites face à la volatilité extrême : lorsque les cours mondiaux ont chuté sous le prix garanti fixé en octobre 2024, les exportateurs ont suspendu leurs achats, forçant l’État à intervenir pour racheter les stocks invendus à hauteur de 500 milliards FCFA.

Au Ghana, le Ghana Cocoa Board (COCOBOD) contrôle l’ensemble de la chaîne, de l’achat à l’exportation. Comme son voisin, il fixe un prix annuel après avoir vendu 60 % à 70 % de la récolte prévue. Le COCOBOD a dû retarder la livraison de 350 000 tonnes de fèves en 2024 pour tenter de stabiliser le marché face aux pénuries de récoltes.

En 2019, les deux pays ont lancé le Différentiel de Revenu Décent (DRD), une prime de 400 dollars par tonne ajoutée au prix du marché pour soutenir les producteurs.

Malgré des structures similaires, la Côte d’Ivoire semble plus exposée aux fluctuations immédiates en raison de sa production massive (plus de 1,8 million de tonnes), tandis que le Ghana lutte contre une baisse plus prononcée de ses rendements due au Swollen Shoot. Les deux pays partagent cependant une dépendance stratégique vis-à-vis des multinationales qui contrôlent 80 % des exportations.

Face à l’échec relatif des mécanismes actuels à protéger les planteurs lors de la chute des cours de 2025, la Côte d’Ivoire envisage une réforme profonde de son système de commercialisation. Les pistes explorées incluent un alignement plus fréquent du prix garanti sur les cours mondiaux pour éviter les blocages de stocks, ainsi qu’un renforcement des opérateurs locaux pour réduire la dépendance aux maisons de négoce internationales. Le COCOBOD, au bord du dépôt de bilan début 2026, mise sur la résilience technique et structurelle par la gestion de l’offre et la lutte sanitaire technologique. En effet, le Ghana renforce sa coordination avec la Côte d’Ivoire au sein de « l’OPEP du cacao » pour imposer des quotas de production plus stricts afin de faire remonter les prix internationaux. Un déploiement massif de tests rapides (DNAFoil CSSVD) est en cours pour détecter le virus du swollen shoot (pousse gonflée) dès l’asymptomatique, une maladie qui réduit les rendements de 70 %.

L’enjeu est désormais d’équilibrer la stabilité des revenus agricoles avec la nécessité d’un système plus flexible, capable de résister aux cycles de plus en plus imprévisibles du marché mondial.

Analyse de Anne Marie KOUADIO

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