Alors que les défis climatiques, agricoles et environnementaux exigent davantage de connaissances scientifiques adaptées aux réalités locales, l’Afrique subsaharienne reste largement en retrait dans le système mondial de recherche. La région représente 17,5 % de la population mondiale, mais moins de 1 % des chercheurs de la planète, selon le premier rapport mondial de l’UNESCO consacré à la Décennie internationale des sciences au service du développement durable 2024-2033.
Publié en 2026 sous le titre Science at a Turning Point, le rapport intervient dans un contexte préoccupant pour les Objectifs de développement durable (ODD). L’UNESCO estime que 47 % des cibles suivies progressent trop lentement et que 18 % ont régressé depuis 2015. Pour l’organisation, le problème ne réside pas uniquement dans le manque de connaissances, mais aussi dans la difficulté à transformer les résultats scientifiques en politiques publiques, technologies et solutions applicables à grande échelle.
Le déficit scientifique est particulièrement marqué en Afrique subsaharienne. Les dépenses de recherche et développement n’y représentent qu’environ 0,38 % du produit intérieur brut, contre 2,55 % en Europe et en Amérique du Nord et 2,42 % en Asie de l’Est et du Sud-Est. En 2024, la région ne concentrait par ailleurs que 0,56 % des dépenses mondiales de recherche et développement, malgré une population estimée à environ 1,2 milliard d’habitants.
L’écart se retrouve dans les ressources humaines. En effet, le rapport fait état de seulement 88 chercheurs par million d’habitants en Afrique subsaharienne, contre 4 358 en Europe et en Amérique du Nord, soit une densité près de 50 fois supérieure dans ces dernières régions. Pour l’UNESCO, cette situation limite la capacité des pays concernés à développer des recherches répondant directement à leurs priorités, à former de nouvelles générations de scientifiques et à transformer les connaissances en innovations.
Les infrastructures constituent une autre faiblesse. Laboratoires spécialisés, équipements scientifiques, systèmes de données et capacités de calcul restent fortement concentrés dans les régions qui investissent déjà le plus dans la recherche. L’UNESCO cite notamment le cas de scientifiques travaillant à Lagos ou Dar es Salaam sur des cultures résistantes au changement climatique, mais qui peuvent dépendre d’équipements situés à l’étranger pour caractériser ou valider leurs travaux. L’Afrique ne concentre également que moins de 2 % des dépôts mondiaux de publications et de données en libre accès.
Les candidatures africaines ont progressé de 117 % lors du troisième appel à initiatives
Cette faiblesse apparaît d’autant plus stratégique que les sciences sont appelées à répondre à des enjeux directement liés au développement rural. Le rapport cite parmi les domaines déjà mobilisés par la Décennie scientifique la modélisation climatique, l’agroécologie, l’intelligence artificielle appliquée au développement durable et l’accès à distance aux équipements scientifiques.
Au cours des deux premières années de la Décennie, 396 initiatives provenant de 79 pays ont été enregistrées, couvrant l’ensemble des 17 ODD. Parmi elles, 209 avaient déjà été approuvées et 187 étaient encore en cours d’examen au moment de l’établissement de cette partie du rapport. L’Afrique ne représentait que 38 initiatives sur 396, soit 9,6 % du portefeuille, une proportion nettement inférieure à son poids démographique mondial.
Un signe d’évolution apparaît néanmoins : les candidatures africaines ont progressé de 117 % lors du troisième appel à initiatives, après des actions ciblées de sensibilisation et d’amélioration de l’accessibilité linguistique. Pour l’UNESCO, cette évolution montre qu’une participation scientifique plus équilibrée peut être favorisée lorsque les obstacles à l’accès sont directement pris en compte.
Le rapport appelle ainsi les gouvernements à investir davantage dans les capacités scientifiques nationales, à faciliter l’accès partagé aux infrastructures de recherche et à renforcer les liens entre scientifiques et décideurs publics. Pour l’agriculture africaine en particulier, l’enjeu est de disposer de capacités locales capables de produire des connaissances sur les sols, les cultures, l’eau, le climat et les systèmes alimentaires, puis de transformer ces résultats en solutions utilisables par les producteurs. L’UNESCO considère que la prochaine étape de la Décennie devra précisément faire passer la mobilisation scientifique à des résultats concrets et mesurables pour le développement durable.
Gilbert BAZIE
Télécharger : le Rapport Science at a Turning Point






